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VII. Lire Calvin pour lire le moins possible

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La pensée de George Steiner est hantée par une question: comment a-t-il pu se faire qu'Auschwitz germe dans une civilisation aussi aboutie que celle de l'Allemagne? Une telle tragédie déteint nécessairement sur notre conception de la culture et notre rapport au livre; l'idéal des Lumières chavire.

Car il semble que leur optimisme fondamental (l'éducation humaniste humanise - elle est un rempart contre le fanatisme), n'ait pas été suffisant contre la barbarie : les intellectuels ont été, globalement, d'une lâcheté étonnante face à la montée du nazisme.

Comment l'expliquer?

Dans Le silence des livres (très pratique pour s'initier à la pensée érudite du philosophe), George Steiner montre que les affinités de l’intellectuel avec la fiction ou le monde des idées trahissent une difficulté à vivre la réalité :

 « L’érudit, le vrai lecteur, le faiseur de livres est saturé par l’intensité terrible de la fiction. Sa formation le prédispose à ne s’identifier de la manière la plus intense qu’aux réalités textuelles. Cette éducation, cette attention portée à ses antennes et organes d’empathie – dont la portée n’est jamais infinie – peuvent le handicaper dans son rapport à ce que Freud appelait le principe de réalité. »

 dans-le-chateau-de-barbe-bleue-5260-250-400.jpgEt plus loin :

 «  C’est peut-être en ce sens, paradoxal, que le culte et la pratique des humanités, la fréquentation du livre à haute dose et l’étude sont des facteurs de déshumanisation. Ils peuvent rendre plus difficile notre réponse active…»

 Le « vrai lecteur » vit dans un univers dense mais déconnecté, où le cœur n’est plus en prise avec le drame qui l’entoure ; il n’est atteint que de loin. Ainsi le scribe de la parabole, absorbé, descendant à Jérusalem. Or ce « vrai lecteur », rare, est responsable, par sa connaissance, plus qu’aucun autre.

La culture « haute dose », piège d’insensibilité, fuga mundi

Ce que Steiner nous dit, c'est que la culture est fragile, que la nuit et la peste ne sont jamais loin, qu'ils peuvent cohabiter avec l'intelligence la plus livresque, la plus théologique et la plus raffinée. C'est peut-être le sens du verset si troublant d'Esaïe : "Sentinelle, qu'en est-il de la nuit? Le matin vient! Et la nuit aussi..." Si donc la nuit nous est promise, qu'elle revient immanquablement couvrir la surface de la terre, que les livres sont malgré tout silencieux et faibles face à elle, que nous restera-t-il?

George Steiner ne répond pas vraiment (1).

Mais il nous reste ce que dit l'Apocalypse : "Parce que tu as gardé la parole de la persévérence en moi, je te garderai aussi à l'heure de la tentation qui va venir sur le monde entier pour éprouver les habitants de la terre. Je viens bientôt. Retiens ce que tu as..." La lumière, aussi ténue soit-elle, qui donne de traverser sans se corrompre l'inévitable nuit, et d'attendre l'aurore, c'est la Parole de la Révélation. Une seule parole, méfiante de l'édifice de commentaires, de bruits, de théories construit autour, qui se satisfont de leur propre existence et se nourrissent de leur propre chair. Le savant religieux confond souvent l'amour de la sagesse et celui de l'intelligence.

Sauf peut-être Calvin, qui bien lu, souffle encore sur la flamme et l'aide à durer; lui qui parfois, d'un rai de lumière ouvre le sens révélé couvé dans les replis du Texte. Post Tenebras Lux.

Morale de l'histoire : il ne sert à rien d'être l'homme d'un grand  savoir. Il faut être l'homme d'un savoir essentiel.

 

(1)Disons que la réponse est contenue dans un autre de ses essais, Réelles présences, et qu'il concerne le lien entre "l'attente" et les oeuvres d'art. Mais, espérons, nous y reviendrons un jour.

 

 

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