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Pop Théologie (suite)

Capture d’écran 2015-04-07 à 10.54.30.pngLe Réveil et son double

L'essai est convainquant, original, entre philosophie postmoderne et érudition pop.

Mais tout cela aurait mérité un bémol.

Si, en effet, il existe une continuité sociologique entre le Réveil et la postmodernité, il existe aussi une rupture théologique qu'il eût été intéressant d'approfondir. L'auteur l'envisage un moment, sans en tirer les conséquences, quand il écrit qu'aujourd'hui "la logique protestante se perpétue désormais hors-sol, coupée de sa racine théologique".

Or il n'est pas certain qu'il existe "une logique protestante" indépendante de la foi ; le "protestantisme structurel", en tant que culture, réflexe, mentalité a tous les traits d'un mythe sociologique. Dans le cas du Réveil surtout, si l'on tient compte du fait que sa définition est d'abord théologique, on se rendra compte que la postmodernité est bien plus en rupture avec le Réveil, qu'en continuité.

Les historiens ont montré que le Réveil surgissait d'une (ré)affirmation de la Sainteté contraignante de Dieu, et de la nécessaire régénération de l'homme, qui s'obtient par la foi dans le sacrifice expiatoire de Christ. Dans les termes même du Réveil, la sanctification introduit une séparation (littéralement "consécration","mise à part") entre le croyant et la culture déchue de son siècle. Son infusion dans la culture se fait donc au détriment même de son identité spirituelle ; c'est le signe de sa mort. 

La perspective sociologique masque ce fait. Si nous somme tous devenus des protestants (piétistes ou méthodistes) qui nous ignorons, c'est qu'en réalité plus personne ne l'est vraiment. La formule est séduisante, mais elle ne fonctionne que par abus de langage. C'est pourquoi il eut été intéressant de considérer aussi la postmodernité comme sortie du protestantisme "réveillé", sur le mode de sa profanation

A ce titre, il serait apparu que la postmodernité s'est aussi constituée contre le Réveil. Comme l'a montré George Bataille à propos des soeurs Brontë (La littérature et le mal), ces filles de pasteurs, la littérature - et l'art en général - a de sourdes accointances avec le Mal, la révolte, la profanation. Nombre d'auteurs, dont certains que l'auteur cite, en ont eu conscience et l'ont revendiquée. Tout en héritant d'une vision du monde revivaliste, et de son angoisse, ils ont endossé une négativité. Postmodernité et "culture pop" ne seraient rien sans la profanation des cantiques en chanson d'amour (de Ray Charles à Céline Dion). Sans les blasphèmes conscients des jeunes évangéliques devenus rock stars. Sans le détournement pervers des dogmes (André Gide et la prédestination). Sans leur contestation (Hermann Melville). Sans le parti pris de l'Antéchrist (Nietzsche). Sans l'expression complaisante et inquiète du Mal (les soeurs Brontë). Sans le syncrétisme entre la foi et les résurgences païennes ou platoniciennes (le romantisme est à bien des égards un mélange de piétisme et d'occultisme panthéiste).

Cette négativité doit bien être vue comme une sortie du revivalisme ; elle n'est pas comprise dans le geste réformateur initial, dépendant du Sola Fide et du Sola scriptura. 

On eut pu appeler cette partie "Le Réveil et son double"; la postmodernité y serait apparue comme le double maléfique du Réveil, son singe diabolique, sa parodie profane, l'ombre qui le supplante, bref, son döppelganger. A ce titre, la culture pop et l'ère postmoderne restent habitées d'une pulsion de mort, qu'elles expriment, masquent et entretiennent tout à la fois ; ce qui rend décevantes les conclusions béatement festivistes de l'auteur. On ne m'enlèvera pas que la postmodernité, ce sont les cimes touristiques du désespoir et qu'un homme sain d'esprit doit sauter du train. 

 

 

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