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Ombres et lumières de la Renaissance : L'Oeuvre au Noir de Marguerite YOURCENAR

2070274373.jpgLa Renaissance, comme les Lumières, a son côté obscur, ou tout du moins de singuliers contre-jours.

 

Mais elle est aussi un esprit, que l’intuition romanesque convoque et saisit avec plus de force encore que l’Histoire. Voilà donc un roman, dont la langue extraordinairement intense et méditative ressuscite les contradictions, les nuances et la profusion inquiétante du siècle qui a vu éclore l’Humanisme moderne et la Réforme.

 

L’Oeuvre au Noir est l’histoire d’un personnage fictif, Zénon, médecin, alchimiste, philosophe pétri d’antiquités, depuis sa naissance illégitime à Bruges au début du XVIe siècle jusqu’à sa fin tragique. Nous le suivons dans ses immenses – et mystérieux – voyages à travers l’Europe et le Levant de son temps, dans ses travaux de médecin des pestiférés et des pauvres et dans ses fonctions de médecin de cour, dans ses recherches en avance sur la science officielle de son temps et dans sa critique de la connaissance elle-même, dans ses expériences de l’esprit et de la chair.

Zénon, homme de l’investigation sans limites, type émergent de l’individu moderne – hérétique (dans le sens de celui qui choisit, personnellement, ses valeurs et sa foi) et scientifique – incarne cette angoisse de la révolte, des dangers de la marge et du compromis. Le personnage tient, par sa destinée et sa pensée, du grand chimiste allemand Paracelse, de Michel Servet, préoccupé lui aussi de recherches sur la circulation du sang, de Giordano Bruno ou de Léonard de Vinci. Ce savant évolue à mi-chemin entre le dynamisme subversif des alchimistes du Moyen-Âge et les hardiesses techniques du monde moderne, entre le génie visionnaire de l’hermétisme et un athéisme qui n’ose pas dire son nom.

Cette existence audacieuse, dissimulée, toute de grandeur et d’amertume profonde, est « côtoyée de loin » par quelques personnages marquants : sa mère Hilzonde et son beau-père Simon Andriensen, pathétique figure d’anabaptiste (sur laquelle il serait intéressant de s’arrêter plus longtemps…), emportés dans la tourmente de Münster – un chapitre entier est consacré à cette tragédie ; son cousin Henri-Maximilien, gentilhomme aventureux et lettré, son double médiocre ; son protecteur et ami prieur des cordeliers, grand seigneur entré sur le tard dans les ordres, déchiré par les maux et les désordres du monde…

Le lecteur traverse ainsi un labyrinthe d’aspirations spirituelles et intellectuelles – Luther, Calvin, Jean de Leyde, la naissance de la chirurgie… –, naissantes ou mourantes, mais éclairant d’un faux jour la condition humaine tiraillée entre son orgueil, ses prouesses ambivalentes, et ses limites, interrogeant les notions de normes et de progrès ; acculé, Zénon choisit alors dans la tradition des stoïques la dernière illusion de sa liberté : aller de lui-même du mauvais côté du mystère.

S.Z.

 

 

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