Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Le mariage d'amour a-t-il échoué?

la-mariage-d-amour-Bruckner.jpgLe mariage d’amour a-t-il échoué ? Bonne question, après tout ; il est légitime d’interroger nos choix de vie et de les mettre à l’épreuve de la réalité. Sommes-nous plus heureux en ménage depuis que le seul amour initie à nos choix en matière de couple ?

     Le mariage d’amour, fondé sur le libre consentement mutuel, était censé conjurer les malheurs du mariage classique, de l’hypocrisie bourgeoise et de la contrainte. Les tabous qui entouraient dans une certaine mesure la sexualité – en particulier celle des femmes –, le manque d’éducation, engendraient des drames solitaires et donnèrent à la littérature quelques-unes de ses scènes les plus révoltantes (Une vie de Maupassant). Il ne s’agit donc pas pour l’auteur de revenir en arrière, mais d’évaluer la teneur du « progrès », et de montrer que le seul amour-passion est insuffisant pour que le couple soit possible dans la durée.

 

La libéralisation du divorce se voulait une solution. En remettant en cause l’indissolubilité dogmatique du mariage (sur fond de juridisme romain et d’idéologie bourgeoise), elle en faisait dans l’idéal un destin choisi plutôt que subi. Le mariage devenait un sacerdoce libre et volontaire, et par là même on l’espérait, plus solide, plus authentique. C’est ce que Bruckner appelle « l’utopie nuptiale ». Car le mariage n’est pas de nos jours plus heureux ou mieux construit pour résister au temps qui passe - aux intermittences du cœur ou du corps. Au contraire, le mariage romantique, rendu aux variations du seul sentiment, est d’autant plus fragile ; il passe « du joug de l’amour interdit au joug de l’amour obligatoire ».

Concrètement, seuls les dogmes ont changé ; la contrainte qui pèse sur le couple n’est plus seulement sociale, elle est personnelle. L’amour intensif est devenu la norme et les naufrages sont nombreux qui résultent de cette exigence inatteignable. On en demande trop à l’amour et paradoxalement le mariage, plus que jamais, est surinvesti d’attentes et d’espoirs : il souffre de la « pathologie de l’idéal ».

web_Le-mariage-d_amour-a-t-.jpgPlus profondément, l’auteur pose la question de l’ambivalence du progrès supposé des mentalités, qui n’est guère plus qu’un déplacement des limites et qui ne fait que modifier le visage de ses exclus ; à nouvelles normes nouvelles détresses. L’idéologie de l’amour-passion a aussi son quart-monde, et le continent n’est pas moins grand, d’autant que ce sont toujours les plus faibles – entre autres les enfants – qui trinquent des aventures multiples.

Bruckner plaide donc, dans une dernière partie un peu plus glandouilleuse, pour un « traditionalisme intelligent ». Afin que le couple puisse encore être et signifier quelque chose, il faut un supplément de raison dans les sentiments, et la redécouverte des autres facettes de l’amour : tendresse, amitié, intérêt commun, souci de la transmission… Dommage que le manque de rigueur rende le propos un peu faible ; les provocations, parfois intéressantes, restent superficielles, quand il aurait mérité de les creuser – surtout : elles restent bien pâles face à la lucidité du constat.

Pourtant, ce « traditionalisme intelligent » pose problème. Les affinités d’un certain conservatisme avec l’éthique évangélique ne doivent pas faire illusion : le fond du problème, par rapport au mariage, est ailleurs, et on ne le résoudra pas en le plaçant sous une nouvelle loi, aussi vertueuse et judicieuse soit-elle. L’homme ne triomphe pas de la vie des passions par la raison – obscurément, nous disent les poètes et la Bible, l’homme aime la mort – , ni par l’intelligence de ses intérêts bien compris : c’est la résurrection d’un vieux rêve stoïque dont le ridicule a fait date. Tout homme passionné sait bien que la raison prend facilement acte et cause pour justifier le grand frisson. La putain du diable sait diablement y faire. L’homme triomphe des passions de la chair par l’Esprit, et par la croix – ce qui est très différent d'un volontarisme et des douces illusions d'une éthique de droite. On ne comprendra pas l’essence du mariage tant qu’on ne comprendra pas ce que l’amour implique de renoncement à soi et de vie de foi – en dehors de laquelle toute construction est vouée à l’échec.

 

Quoiqu’il en soit, voilà un essai facile et de circonstance, mais qui ne dépasse pas le grand Denis de Rougemont, à l’ombre duquel il écrit ses jolies phrases. On ne perdra pas son temps et le livre me semble une alternative valable pour ceux que les 500pp de L’amour et l’Occident rebutent, ainsi qu’une introduction intelligente à la problématique de la fragilisation du mariage contemporain.

 S.Z.

Commentaires

  • je découvre maintenant le blog et ses fiches de lecture. Merci je trouve que c'est un excellent outil, ca met l'eau à la bouche, sans tout révéler, tout en guidant aussi le lecteur chrétien vers ce qui est son fondement.

Les commentaires sont fermés.