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"L'affaire des poussettes renversées" : chapitre 6

chapitre 6 - Du côté de la science

Science et science-fiction ont recours à une source identique : l'inspiration et l'imagination.

« L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité ; l’imagination circonscrit le monde. » Albert EINSTEIN. Pour Olivier Rey, science et science-fiction ont recours à une source identique : l’inspiration et l’imagination.

Mme la Science, en effet, sert ce fantasme d’auto-construction à plusieurs niveaux. Elle n’est pas neutre dans ses orientations.

1. Fabriquer l’humain pour l’affranchir de la sexualité:

Au premier niveau : la science permet d’investiguer aux fondements même de la procréation. Ce qui l’intéresse est l’un des mystères les plus opaques: l’émergence de la vie. Quoique l’essentiel lui échappe, son orientation est celle-ci : comprendre le mécanisme pour pouvoir le reproduire. Au-delà des délires que le « techno-scientisme » s’autorise parfois (affranchir l’humain de ses limites en en faisant un hybride de la technologie), la science et ses applications tendent à vouloir fabriquerl’humain.

Au deuxième niveau : la science laisse entrevoir des moyens techniques pour intervenir, dans une certaine mesure, sur la création de l’homme, lui donnant sur lui-même une emprise nouvelle : cela se voit dans la volonté de créer des « utérus artificiels », pour « délivrer » la mère de la gestation, tout comme dans la lecture du génome à des fins (toujours) thérapeutiques (pour Olivier Rey la compassion sert ici de « lubrifiant » à tout accepter). Cette emprise croissante sur l’émergence de la vie est le symptôme d’une tentation démiurgique :

Symboliquement, le sens de la procréation change : de moins en moins le lieu du destin, de plus en plus le lieu de mécanismes à superviser et optimiser. (p.189)

Au troisième niveau : Fondamentalement, Olivier Rey pense que derrière les discours émancipateurs (rendre la femme égale de l’homme en la délivrant de l’accouchement) cette quête de maîtrise trahit la volonté de rationaliser le lieu obscur de l’origine : il s’agit de désactiver (de « rendre inoffensif ») le potentiel de trouble et l’interpellation que représentent la sexualité, la matrice féminine, justement parce qu’elles résistent à la compréhension humaine :

                Le point décisif est peut-être ailleurs : faire advenir un individu en s’affranchissant de la sexualité. (p.194)

Et plus loin :

N’indique-t-il pas trop clairement d’où vient l’ardeur déployée, maintenant que la possibilité technique s’en fait sentir, à exproprier la femme de son rôle central dans la conception des enfants, l’empressement à la médicaliser, l’impatience à l’éventrer pour lui substituer une machine ? Tant pis si cette émancipation est acquise au prix d’une dépendance croissante à l’égard du processus technique : du moment qu’on échappe aux ténèbres, au continent noir du féminin. Que la lumière soit, là aussi, là surtout.

2. Les conséquences:

"Etre, comme on a un temps qualifié Dieu, cause première, causa sui, cause de soi même." (p.181)

« Etre, comme on a un temps qualifié Dieu, cause première, causa sui, cause de soi même. » (p.181)

- Le lien unique, qui faisait dire à Joyce que l’amour de la mère – de l’enfant pour sa mère et réciproquement – était « peut-être la seule chose vraie en cette vie », est menacé dans sa dimension concrète, charnelle. Rendre artificiels les moyens de procréation, c’est effacer ce noyau de vérité. C’est une source de solitude immense.

Pour Sartre, l'homme n'est rien d'autre que son projet, c'est-à-dire que sa liberté le définit comme capacité à se "faire" lui-même : "L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie". L'homme est donc "condamné à être libre", à faire des choix dont il porte l'entière responsabilité. Inversement, cette liberté hisse l'homme au rang d'unique décideur pour tout ce qui concerne sa vie. C'est ainsi que l'existentialisme est un humanisme.

Pour Sartre, l’homme n’est rien d’autre que son projet, c’est-à-dire que sa liberté le définit comme capacité à se « faire » lui-même : « L’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie ». L’homme est donc « condamné à être libre », à faire des choix dont il porte l’entière responsabilité. Inversement, cette liberté hisse l’homme au rang d’unique décideur pour tout ce qui concerne sa vie. C’est ainsi que l’existentialisme est un humanisme.

- L’absolutisation du « choix » : la science met à portée de main des possibilités qui relevaient naguère du destin. Le « choix » apparaît dès lors comme l’affirmation ultime de la liberté, au travers d’une conscience rendue responsable de déterminer ce que chacun est. Autant sur le plan sexuel (choix de l’orientation), que sur le plan de la génération (choix ou non de procréer, de tel ou tel type d’enfant, de le conserver ou non), du physique ou de la personnalité (Qui suis-je sinon ce que je décide être?). Les fruits pervers de cet existentialisme sont légion :

Les psychiatres sont de plus en plus souvent confrontés à des adolescents démunis devant la résistance du corps à l‘emprise de la volonté, résistance incompréhensible dans un monde où l’idéal est que tout relève du choix et soit à la libre disposition de l’individu, à commencer par lui-même. […] Cela ne doit pas faire sous-estimer les souffrances, les frustrations qu’engendre une idéologie de la maîtrise technique sans limites…

Conclusion:

La solitude moderne est d’abord celle de l’individu mis en demeure de se construire de manière originale, de se choisir tel qu’il se veut, voire, dans l’absolu, capable d’intervenir sur sa propre genèse (grâce à la science). La liberté ainsi comprise se heurte à un principe de réalité : la dépendance vis-à-vis des générations précédentes est irréductible, venant rappeler la dette de l’homme moderne au passé, sa nécessaire inscription dans une communauté, qui d’une manière ou d’une autre a des droits et une autorité sur lui. Le refuser, au lieu de chercher la manière de l’habiter la plus intelligente possible, est à la source de bien des déconvenues, dont la maladie moderne la plus répandue est l’expression ; on l’appelle la dépression:

Comme si la prévalence impressionnante de la dépression ne trouvait pas sa source, en amont des neurotransmetteurs, dans les résistances du vieil homme qui, dans son arriération, s’obstine à souffrir de ses nouvelles conditions de vie, censées promouvoir le sujet qu’en vérité elles excluent dès que celui-ci contrarie le progrès. (p.217)

Et n'oubliez pas! = Acheter Olivier REY, Une folle solitude, le fantasme de l'homme auto-construit, Seuil,  2006.

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