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"L'affaire des poussettes renversées" : chapitre 5

chapitre 5 – la folle solitude de Terminator

Où l’inspecteur Rey nous emmène au cinéma voir Terminator, et nous fait des révélations sur nos fantasmes.

1. Le cinéma de l’inconscient:

Pour Olivier Rey, la science-fiction a beaucoup à nous apprendre. Un de ses leitmotivs est le voyage dans le temps ; son succès, bien qu’il soit techniquement impossible, montre qu’il rejoint de profondes aspirations inconscientes:

« C’est plutôt un fantasme de toute-puissance qui est à l’œuvre lorsqu’il s’agit, en intervenant sur le passé, de se rendre maître des évènements, de les modifier à sa guise. L’indisponible par excellence pour tout sujet – ce qui a été – devient soudain accessible, soumis à son action. » p.148

Terminator, 1984, par James Cameron, avec Arnold Schwarzenneger

L’histoire de Terminator fonctionne sur ce mécanisme :

Nous sommes en 2029, et une guerre nucléaire oppose les américains survivants à des machines douées d’intelligence artificielle. Celles-ci, à qui l’on avait confié la sécurité de l’Etat, ont voulu prendre le pouvoir. Alors que les humains (menés par un certain John Connor) sont en passe de gagner le combat, deux êtres de cette époque sont envoyés dans le passé, en 1992, à Los Angeles. L’un est un robot Terminator, un assassin cybernétique programmé pour tuer Sarah Connor, la mère de John Connor. L’autre est Kyle Reese, un résistant humain qui doit la protéger, et qui profite de son retour dans le passé pour engendrer celui qui deviendra  John Connor. Ainsi la boucle est bouclée : John Connor envoie dans le passé celui qui deviendra son père, afin qu’il lui donne naissance.

2. Annuler le passé :

Qui était Marcion? Le nom de Marcion est attaché à une hérésie des premiers siècles du christianisme. D’après ceux qui l’ont réfuté (comme Tertullien), Marcion a radicalisé à l’extrême la différence entre Ancien et Nouveau Testament. Il en venait ainsi à abolir l’héritage de la Loi et à introduire une distinction en Dieu (le Dieu juste – AT – et le Dieu bon – NT). Olivier Rey appelle « tentation marcionite » l’attitude des modernes qui refusent de considérer l’héritage du passé, prenant le risque de se livrer à un fantasme destructeur.

Sans entrer dans le détail, Terminatoréclaire plusieurs éléments de notre problème :

- Il met en forme un fantasme d’ « auto-engendrement » : en envoyant son père (Kyle Reese) dans le passé et en le faisant mourir juste après l’avoir engendré avec Sarah, John Connor se rend maître de sa propre apparition.

- En agissant sur le passé et en annulant la cause de son apparition (son père), et même s’il s’agit d’un moyen détourné, John Connor efface ce passé qui le rend solidaire des générations précédentes :

« Le visage du passé – ce visage qui irrite, révolte, blesse – quel est-il ? N’est-ce pas le visage d’une humanité en enfance, sous la tutelle de dieux dont non seulement elle ne veut plus, mais à qui elle aimerait ne jamais avoir rien dû, devant qui elle souhaiterait ne jamais s’être prosternée ? L’autonomie n’est parfaite que de ne pas avoir dû d’antécédents. » p.157

- Plus largement, Olivier Rey montre que le passé conteste au nom de la réalité ce fantasme d’auto-engendrement. Ce qu’il appelle la « tentation marcionite » consiste donc à effacer les traces qui nous rattachent à notre généalogie, à la tradition de nos pères. L’idée d’une humanité triomphante et adulte conduit, de manière idéologique, à vouloir reconstruire ou faire disparaître le passé : par exemple en faisant du Moyen-Âge ou de la religion un temps absolu d’obscurantisme, d’errance, (alors que les tueries du XXe s. n’ont rien à lui envier). De même, les régimes totalitaires commencent par remodeler les manuels d’Histoire pour les plier à leurs conceptions.

Ainsi Terminator exprime ce refus d’une redevance aux générations passées, ce désir impossible à satisfaire d’intervenir sur sa propre origine pour ne rien devoir à personne.

3. Une science au service des pulsions?

A partir du lien entre « science-fiction » et « science », Olivier Rey élargit son propos.

Même si la science-fiction utilise la science pour rendre plausible ses histoires et qu'il ne semble pas y avoir entre eux de lien objectif, l'auteur nous montre qu'il y a entre elles une source commune : l'inspiration. 

Olivier Rey a écrit un autre livre sur « le rôle de la science dans l’absurdité contemporaine », paru au Seuil.

En effet, si la science revendique la neutralité dans sa démarche d’étude, elle n’est pas neutre dans ses choix d’études. Pourquoi se tourner vers un objet plutôt qu'un autre ? La science n’étudie pas tout ce qu’elle peut étudier, et ses choix sont aussi dictés par des désirs inconscients. 

Or cette dernière s’est érigée depuis le XVIIIe siècle en référence absolue, remplaçant l’ordre symbolique (auquel appartenait la religion) qui avait prévalu pour « éduquer » l’inconscient. La science-fiction nous montre que la science, sans référence extérieure, se met au service de pulsions archaïques et néfastes pour l’humanité. Derrière la rationalité se cachent, de plus en plus, de prétentions démiurgiques que rien ne vient contre-balancer.

Telle est la révélation de ce « mythe ultramoderne » qu’est Terminator et en quoi il rejoint "l'affaire des poussettes retournées" : il met en forme un désir d'autonomie que l'on retrouve dans la manière d'éduquer et d'instruire aujourd'hui.

Commentaires

  • Vu sous cet angle les choses prennent un aspect véritablement effrayant ... Merci encore pour tout ce travail !

  • Sans doute est-ce un défaut du résumé que de concentrer les aspects les plus saillants et dramatiques. Il y a dans le livre de Rey des nuances que je ne peux pas traiter. Néanmoins je ne pense pas trahir la portée de son propos, lucide. Il y a des ouvertures sur la fin...

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