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"L'affaire des poussettes renversées" : chapitre 4

 

« Chapitre 4 – le sens de l’interdit »

Autre slogan de mai 68…

Nous l’avons vu, les société humaines, comme la raison, sont précaires – et donc menacées par la violence mimétique, le vide et la barbarie. Pour conjurer, ou contenir, cette violence, les hommes se sont inscrits dans différents ordres symboliques (les rites, les mythes, les lois, les traditions…), qui sont les armatures par lesquelles se transmettent les « valeurs », la capacité à discerner ce qui est bon de ce qui ne l’est pas pour la société et l’individu.

Pour nous expliquer cela, Olivier Rey fait un détour par ce qu’on pourrait appeler le « bois des origines ». En passant par les mythes grecs, les récits bibliques et la psychanalyse, il nous montre en quoi « l’interdit » est primordial pour constituer le « moi ».

  1. La prohibition de l’inceste et le parricide:

Olivier Rey s’appuie sur deux lois universelles: l’interdiction de l’inceste (relations sexuelles entre parents et enfants) et l’horreur du parricide (meurtre du père).

Ouroboros, serpent mythologique qui se mord la queue, figure ce fantasme d’auto-suffisance, incarnant la complétude sans l’autre. La relation fusionnelle mère-enfant est de cet ordre; or la raison a besoin de l’altérité, du tiers et du langage pour se construire.

A sa naissance, l’homme est totalement vulnérable ; il dépend de la bienveillance de ses parents. Jusqu’à un certain âge, il est nourri et protégé par sa mère, vivant dans une « complétude fusionnelle » heureuse. Pour se constituer en sujet indépendant, l’enfant va devoir accepter l’intrusion d’un tiers : le Père, qui aide à mettre un terme à cette relation close.

 Plusieurs raisons ont été avancées, justifiant après coup la prohibition de l’inceste : notamment l’impossibilité de la reproduction à long terme. Pour Olivier Rey, cet argument dit « eugénique » est secondaire. La prohibition de l’inceste met en lumière une valeur constitutive de l’homme : l’interdit.

L’interdit, loin d’être une violence ou une aliénation (ce que prêche le catéchisme de la modernité), est avant tout le biais par lequel l’individu se structure et structure sa raison. Il est une limite qui permet la reconnaissance, et la nécessité, de l’autre (à l’inverse de la fusion avec la mère), sans laquelle il n’est pas de société.

2.    L’organisation symbolique:

En terminant l’enlacement incestueux de « la mère et l’enfant », le Père sert de passeur. Il n’est pas indispensable : les nécessités de la vie peuvent se substituer à son autorité pour arracher l’enfant à sa mère. Mais sa présence rend la rupture moins traumatisante, car il ouvre la voie à une compensation.

En effet, le Père introduit l’enfant à un autre registre : celui de la Loi et du symbolique.

« La perte doit être apprivoisée, rendue acceptable par une contre-partie, c’est-à-dire inscrite dans une construction symbolique ».

Par ces constructions, l’homme domestique et organise sa souffrance devant le mal, la souffrance et le négatif (qui commence par l’arrachement à la mère). Le premier ordre symbolique est celui du langage (combinaison de signes et de symboles), qui, donnant les moyens de nommer la perte, intègre l’homme à un ensemble qui le précède, le dépasse et le fait naître à « l’humanité tout entière » :

« Avant que le langage serve à communiquer, il entre dans la formation des êtres qui communiquent ».

Les autres ordres symboliques (le mythe, la Loi, la tradition…) donneront un cadre plus ou moins développé à l’enfant, le situant par rapport aux autres dans le monde et dans le temps, l’aidant à trouver sa place.

Les interdits de l’inceste et du parricide rendent possible une sortie de « l’adhérence à soi », et donc la relation entre les générations, grâce à laquelle la raison et le « moi » se construisent. Or cette organisation symbolique, l’enfant ne naît pas avec; elle le précède. Le rôle de l’adulte est donc de l’instruire sur la présence du négatif dans le monde et le moyen d’y faire face, notamment par l’interdit. De nombreux enfants en crise le sont à cause de ce manque:

« Le « constructif » d’une limite est souvent moins immédiatement perceptible que le destructif du sans-limite. « Pourtant il ne manque de rien, nous lui avons tout donné » se lamentent des parents dont l’enfant ne va pas bien, a des « problèmes ». Mais, parmi les dons innombrables dont ils l’ont couvert, il en manque peut-être un: celui de la négation, que l’enfant en est parfois réduit à incarner de façon catastrophique pour ne pas succomber sous le poids du positif. Le refus de transmettre la loi, de ménager sa place au négatif porté par l’interdit n’ouvre pas sur un monde de jouissance, mais sur un monde où l’accès à l’humanité est rendu plus difficile de devoir être réinventé par chacun, vaille que vaille, à partir des morceaux dispersés, des bribes qui restent. » p.64

Contrairement aux sociétés « traditionnelles », qui, conscientes de leur fragilité, craignaient le changement, l’innovation, et valorisaient l’ordre immuable du cosmos (et donc les Anciens), les nôtres veulent réinventer la vie à chaque génération, faisant du changement la marque du progrès. L’orientation du regard a changé, isolant les générations les unes des autres.

Adam et Eve, par Cranach l’Ancien, 1526, huile sur bois

3. Une lecture originale de la Genèse:

Olivier Rey fait une lecture originale du récit biblique des origines. Pour lui, l’interdit de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal intervient entre la création d’Adam et celle d’Eve. Cela a une signification. Dieu ne tient pas à maintenir jalousement  l’homme dans un « statut d’infériorité » (le serpent dit « vous serez comme des dieux »), mais il fait don à l’homme d’une limite. La limite, conçue positivement, est ce qui permet à la relation avec l’autre d’exister. La limite est limite au désir d’emprise, la reconnaissance d’une liberté autre. Ce que l’homme n’a pas compris, c’est que c’était en acceptant de ne pas « réduire » la limite en l’absorbant, qu’il était semblable à Dieu. Car Dieu lui-même, donnant vie à l’homme, a reconnu son altérité. En d’autre termes, la loi d’amour implique une limite (l’interdit) qui donne à l’autre l’espace pour exister.

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