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"L'affaire des poussettes renversées": chapitre 2

chapitre 2 – « Scène de crime »

  1. Concordances troublantes :

Simone de Beauvoir (1908-1986). Elle écrit en 1949 Le deuxième sexe, essai en faveur de la libération de la femme. Son chapitre consacré à « La mère », commence par une douzaine de pages sur l’avortement. « Curieuse manière d’aborder la maternité que de commencer par les moyens de l’éviter! » (Olivier Rey)

Cette mystérieuse affaire des poussettes retournées a eu lieu à la fin des années 60 ; elle est donc contemporaine de la légalisation de la contraception, puis de l’avortement, moyens de la « libération de la femme ». Il n’était plus question que la femme soit assignée à la maternité ; il fallait qu’elle puisse être choisie, maîtrisée, et surtout, qu’elle ne résume pas toute sa vie. Ainsi,

 «Le changement d’orientation des enfants dans les poussettes s’inscrit dans cette logique. Alors que le « tête-à-tête » à l’ancienne mode, de l’enfant avec sa mère, ne cessait de renvoyer celle-ci à son rôle maternel, l’orientation de l’enfant vers l’avant assouplit le rapport. » (p.11)

Entrave à la liberté individuelle, idéal de l’Occident, l’enfant est poussé vers l’avant.

Mais cela n’explique pas tout. Deux autres idées viennent justifier cette évolution :

 1/L’argument « démocratique » : au nom de l’égalité entre tous prônée par la démocratie, l’enfant est considéré sur le même plan que l’adulte. Il faut donc « laisser l’enfant s’exprimer pleinement, lui imposer le moins de choses possibles, pour qu’il puisse se construire par lui-même. » On l’invite à se confronter au monde sans intermédiaires, à se montrer autonome.

 2/L’argument « scientifique » : depuis le XVIIIe siècle surtout, la science s’est posée en autorité rivale de la tradition. Les « lois naturelles » mises à jour par la raison, dans leur force mathématique incontournable, sont apparues comme le meilleur tuteur pour le développement de l’enfant. Le principe peut se comprendre ainsi : laissé à lui-même (la « nature »), l’enfant semble davantage stimulé et mobilise ses facultés, ce qui favorise son éveil.

               2. Un suspect…

Le principal suspect de l’affaire semble donc être lavolonté d’autonomie. « Autonomie » vient du grec « auto » (soi-même) et « nomos » (la règle, la loi) ; l’idéal de liberté porté par l’Occident prend ici une tournure particulière : être libre = être à soi-même sa propre règle, avoir le droit de se gouverner d’après ses propres lois.

L’enquête tombe sur une question inattendue : Serions-nous devenus des surhommes qui tirent leur être d’eux-mêmes et élaborent de façon autonome leurs valeurs ? Ou bien sommes-nous restés des hommes qui, à récuser toute autorité, risquent de s’abandonner aux déterminismes aveugles et aux fantasmes régressifs (voire excursus) que, vaille que vaille, les civilisations s’efforçaient d’apprivoiser ?

Autrement dit, ce projet de vivre de manière libre et indépendante, de se construire soi-même, est-il viable ? N’expose-t-il pas l’humain à des dangers encore plus grands, celui d’être livrés aux forces de l’inconscient, sans que la conscience et la raison, éduquées par des tiers, ne les dominent ?

           3.  Difficile liberté:

 Le retournement des poussettes marque donc le retrait de l’adulte dans la formation de l’enfant. En quoi cela représente-t-il un danger ?

 Croire que l’homme peut se construire de manière autonome revient à brûler les étapes. Une véritable liberté n’est sans danger que si le sujet est constitué de manière assez solide pour discerner ce qui est bon pour lui. Cela implique un apprentissage, qui s’appuie lui-même sur une tradition (la tradition est « ce qui a mérité d’être transmis »). Les valeurs, la distinction entre le bien et le mal, doivent d’abord être transmis pour représenter un préalable, une base à partir de laquelle évaluer les choses, voire qui permette de se révolter. Si l’on renonce à transmettre des valeurs héritées qui ont fait leurs preuves, avec leurs possibles défauts, l’enfant se retrouve éduqué par la mentalité ambiante, tout en subissant la loi de l’inconscient, de ses pulsions et de ses fantasmes régressifs.

 Comme le dit ailleurs Catherine Chalier, un individu est d’autant plus vulnérable aux discours pervers (de type fasciste, ou publicitaire, ou nihiliste) s’il ne s’intègre pas dans un discours structurant (une Parole) qui le précède et le forme à discerner le bien du mal :

 « L’adage du « choix ultérieur » de l’enfant, en matière de religion ou de philosophie de la vie, ratifie, en fait, l’abandon pur et simple des dites religions ou philosophies, au profit inévitable de la domination de la culture scientifique et technique, mais aussi des idéologies et des modes du moment. » Catherine Chalier, Transmettre de génération en génération, Buchet-Chastel, 2008, p.149

Il convient donc pour préserver la « vocation à la liberté », de passer par une phase d’inculcation. Nous avons besoin des autres pour être libres, à commencer par ceux qui nous ont précédés. Pas de liberté sans dépendance initiale.

Les outils de l’enquêteur : qu’est-ce qu’un « fantasme régressif » ?

Olivier Rey utilise souvent des notions qui viennent de la psychanalyse. Dans la théorie freudienne, il est entendu que la construction d’une personne équilibrée doit dépasser les fantasmes liés à l’enfance : fantasme fusionnel (osmose avec la mère), fantasme de toute-puissance… Pour lui l’enfant est un « pervers polymorphe », que le rapport au Père et à la Loi est censé éduquer, civiliser, pour rendre la vie en société possible. Les névroses et perversions des adultes sont perçues comme un « retour en arrière » (régression), ou la perpétuation d’un fantasme infantile, qui, pour une raison ou pour une autre (traumatique le plus souvent), subsiste.

Tout le problème vient de ce que ces pulsions et fantasmes, si elles ne sont apprivoisées, provoquent des comportements (auto)destructeurs (névroses, psychoses).

 Or ce que nous montrer Olivier Rey, c’est que les théories actuelles de l’éducation tendent à flatter un fantasme (celui de se construire tout seul – l’auto-construction), à le justifier avec des arguments idéologiques (la liberté individuelle), politiques (la démocratie), et scientifiques (les « lois de la nature »), alors qu’en réalité, celui-ci est nuisible pour l’enfant comme pour la société. 

Commentaires

  • élémentaire mon Zehr Watson :-)

  • Ça faisait un petit moment que je voulais poster un petit mot, non pas que j'ai quelque chose à ajouter mais seulement pour dire que je trouve que ces petites synthèses très perspicaces et agréable à lire et pour encourager la poursuite de ce travail qui ne doit pas être très évident :)
    Bien sur, j’achèterais le livre ;)
    Merci

  • Je suis tout à fait d'accord et suis avec assiduité les résumés ... Merci de le faire !

  • Simone de Beauvoir à trouvé la relève en la personne d'Elizabeth Badinther , dans son dernier livre : le conflit. La femme et la mère elle prétend par exemple qu'encourager la femme à allaiter son enfant c'est la ramené à l'état du chimpanzé. Il est en ce moment une vague "naturaliste" appelé le "maternage" qu'elle juge culpabilisant et contre laquelle elle s'insurge. Elle invite les femmes à y résister pour ne pas assister à un "retour en arrière"avilissant. ça n'est donc pas pour demain que les poussettes reprendront un sens plus "naturel".

  • Avec plaisir, le prochain est à venir (lundi)...

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