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Isabelle Jouve, de la Marseillaise, interroge Michel Boissard le conférencier de ce soir.

 

- Dans LBoissard bonne.JPGes Rebelles Jean Pierre Chabrol confie d'une part son attachement au protestantisme et d'autre part celui aux idéaux marxistes. Vous êtes vous aussi attaché à ces deux mondes (président de la société d'histoire du protestantisme de Nîmes et du Gard et membre du PCF depuis 1966) , comment expliquez-vous cette superposition, en Cévennes notamment, entre la carte de l'influence du PCF et celle de l'ERF ?

La carte d’influence de la gauche historique s’explique par le fait que selon l’expression de l’historien Patrick Cabanel, « en Cévennes le rouge c’est la couleur de la république ». Et dans les cantons cévenols, il y a un attachement conjoint au protestantisme et la gauche parce que dans cette région en particulier, le vote à gauche est inspiré par une tradition politique qui remonte aux années de persécution des protestants au 18ème siècle et même avant, depuis la révocation de l’édit de Nantes, en 1685. Les temples sont détruits et une occupation militaire s’installe en Cévennes : deux décennies de dragonnades pour extirper le protestant du paysage cévenol. En 1702 c’est le début de la guerre des Cévennes, les protestants qui n’ont pas pu s’enfuir au refuge faute de moyens, sont restés sur le territoire et ont opposé à la persécution une résistance passive qui a marqué familialement la démarche des protestants jusqu’à aujourd’hui. Résistance passive à l’état royal et lutte pour la liberté de conscience. Une superposition entre idée de révolte et comportement social et politique.
A partir de la révolution les protestants vont marquer leur attachement aux idées de la révolution car elle les libère de ces années de persécution.

- A votre connaissance, cette réalité est-elle une spécificité de notre région ou est-ce vrai partout où le protestantisme s'est développé ?

L’attachement à gauche des protestants est plus marqué en Cévennes, voir les chiffres dans le  dernier ouvrage de Cabanel, Histoire des protestants en France (P 1124) pour le reste de la France et la citation de Claude Dargent p 1126 qui estime que, si les protestants sont « plus à gauche que les catholiques, eux-mêmes orientés à droite », ils ne le sont pas « suffisamment pour les distinguer clairement de la moyenne nationale ».
Je pense donc que c’est une spécificité cévenole qui tient au fait que ce fut une minorité persécutée. Plus on est attaché à la liberté de conscience, plus on est pro révolution française, donc plus on est à gauche. Et le plus à gauche , c’est le rouge vif, donc le PCF.
André Siegfried (pionnier de la sociologie électorale, ndlr) dans un ouvrage sur les protestants de France en 1945 s’intéresse au « groupe protestant cévenol », il note que le vote communiste apparait comme le vote le plus radical quand on est protestant, le vote d’opposition à toute compromission.
En 1877 (scrutin très marquant comme l’a souligné l’historien Philippe Joutard), les résultats électoraux en Cévennes montrent que les cantons protestants ont voté majoritairement pour Gambetta contre Ma
c Mahon, donc pour la 3ème république contre le retour de la monarchie. A noter qu’à ces mêmes élections, St Gilles a voté très à droite… déjà !
Pendant la résistance, en Cévennes on observe une superposition entre maquisards et camisards « les chers enfants de nos Cévennes, camisards, maquisards… ». Une mythologie qui repose sur des réalités historiques, c’est la même famille.

- Personnellement comment vivez-vous cette double appartenance ?

J’aime beaucoup ce que Chabrol écrit dans Colère en Cévennes sont dernier recueil de textes « Je suis un être hybride, d’une naissance géminée (*). Je suis un protestant sans dieu, un communiste anarchiste, un cévenol bourré de contradictions ».
Je suis issu d’une famille de la bourgeoisie protestante nîmoise. J’ai eu la foi
par transmission familiale puis je ne l’ai plus eue. C’est ce que Chamson appelait le protestantisme sociologique. Toutes les valeurs et la culture, toute la substance même du protestantisme, que l’on croit en dieu ou pas, c’est une transmission de caractère culturel. Une idée de refus, de résistance à tout ce qui est donné, acquis d’avance.
Hubert
Lüthy dans son livre sur la banque protestante en France de la révocation à la révolution explique bien ces valeurs : rejet de l’assujettissement, de la consigne, du dogme imposé, de l’idolâtrie des images, de toute appartenance à une église, de tout intermédiaire entre la conscience et dieu... des valeurs auxquelles un communiste peut-être attaché.

- L'influence du PCF n'est plus aujourd'hui ce qu'il était à l'époque des Rebelles, celui du protestantisme non plus. Où trouve-t-on selon vous actuellement en Cévennes les héritiers de ces deux mondes (s'il en existe) ?

Les liens entre les valeurs du protestantisme et les combats des communistes sont vraies plus encore aujourd’hui que dans le passé. C’est ce que Claude Dargent nomme « la protestantisation des sociétés ». Ella a atteint les communistes, je me sens communiste protestant. Une protestantisation qui se lit dans une aspiration à plus de rigueur, plus d’appel à l’individu, à la conscience de l’individu. C’est le lien direct entre le croyant et dieu qui est la marque du protestantisme, sans autre intermédiaire que l’écriture.
C’est vrai qu’aujourd’hui on assiste à une baisse d’influence des grandes idéologies. Les héritiers sont selon moi tous ceux qui disent non, ce
ux qui ont refusé le barrage de La Borie, ceux qui luttent aujourd’hui les gaz de schiste, ceux qui refusent ce qui est imposé comme une évidence, en résumé, pour citer Chabrol « ceux qui manchent leur faux à rebours et ceux qui passent outre »

Photo et Propos recueillis par Isabelle Jouve

(*) géminée : double, allant par paire

 

Conférence ce vendredi 18 janvier à 18h30 à la médiathèque d'Alès.

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