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De l'accélération à l'aliénation : une critique des temps modernes

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L’Ecclésiaste écrivait qu’ « il y a un temps pour chaque chose ». Le respect de la succession des temps, qui invitait à relativiser l’importance du présent tout en le vivant pleinement, était un enseignement de la Sagesse. A la succession des temps (un temps pour se réjouir, un temps pour pleurer, un temps pour aimer, un temps pour faire la guerre…) devait correspondre une attitude appropriée : on ne peut pas tout vivre à la fois; on ne peut être partout à la fois; on ne peut pas tout faire en même temps. Au contraire, un « temps » équivaut à une « tâche », que l’on mène à son terme en s’y « consacrant ». L’acceptation de l’écoulement du temps, de ses rythmes naturels et biologiques, et de ses alternances, contenait une promesse de paix.
 
Or, comme le montre brillamment Hartmut Rosa dans son petit livre Aliénation et accélération, le temps dans la modernité tardive est soumis à une triple accélération :

 

hartmut rosa,philosophie,philosophie critique,sociologie,temps,vitesse,accélération,ecclésiaste,sagesseL’accélération technique, tout d’abord, renvoie au rythme croissant de l’innovation dans les domaines des transports, de la communication et de la production. L’accélération du changement social désigne quant à elle l’augmentation de la vitesse à laquelle les pratiques en cours dans la société se modifient. Cette deuxième catégorie englobe ainsi les mutations touchant les institutions sociales, notamment la famille et le travail, dont la stabilité apparaît de plus en plus menacée. Enfin, l’accélération du rythme de vie touche à l’expérience existentielle des individus contemporains, qui ressentent de plus en plus vivement que le temps leur manque ou leur est compté, dans la mesure où ils doivent « faire plus de choses en moins de temps ».

 

Cette accélération se nourrit d'un idéal de vie qui s'avère pernicieux : le désir de vivre le plus grand nombre d'expériences dans une seule vie. Loin de représenter une libération en dégageant du "temps libre", l'accélération n'a produit qu'une contrainte supplémentaire où les "temps" se chevauchent et s'intensifient : par exemple, les courriers électroniques, malgré la rapidité, ne nous ont pas permis de consacrer moins de temps à la communication. Nous communiquons plus vite, mais plus souvent, et les "temps professionnels" interfèrent sans cesse avec le "temps privé". Ce genre d'exemple peut se multiplier à l'infini. De là naissent ce que l'auteur appelle des "pathologies de la désynchronisation", comme le "burn out", maladie sociale par excellence due aux pressions nouvelles de la temporalité, à l'adaptation de plus en plus difficile lorsque les changements se multiplient, et à la désorientation que la vitesse produit. 

 

L'accélération rend notre monde compliqué à "habiter": la succession effrénée des idées, des gadgets, des notoriétés, ne donne plus le temps nécessaire à s'approprier ce qui nous entoure; il nous rend "étrangers", donc "aliénés". D'où - et c'est ce qui est très intéressant - la naissance de lieux de "décélération, qui ne solutionnent en rien le problème mais plutôt l'entretiennent : lieux "spirituels" de méditation, retraites "hors du monde", etc.

 

D'une manière très méthodique et précise, Hartmut Rosa élabore une théorie critique de l'accélération, qu'il qualifie de "totalitarisme", dans la mesure où le totalitarisme n'est pas nécessairement politique, mais peut "consister plutôt en un principe abstrait qui assujettit néanmoins tous ceux qui se trouvent sous sa domination". 

 

Ainsi, en une centaine de pages, un diktat sous-jacent mais peu analysé de notre vie moderne est mis en lumière, mis à distance, expliquant aussi certaines souffrances. Sans doute le fait de vivre à contre-temps est-il typique de l'humanité déchue : nous nous réjouissons quand il faudrait pleurer, nous nous lamentons quand il faudrait être reconnaissant, nous partons en guerre quand il faudrait calmer leu jeu et pratiquons l'amour quand il faudrait exercer une discipline. Quoi qu'il en soit, ce genre de lecture nous invite à retrouver ce respect "d'un temps pour chaque chose" dont parle l'Ecclésiaste, en nous efforçant d' "entrer dans le repos" puisqu'il s'agit d'un des grands privilèges de la foi. 

 

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