Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Luther, Calvin et les Juifs

Capture d’écran 2016-11-09 à 10.52.34.png

Parution 17.11.2016

 

A lire dans Réforme cette semaine (n°3679 du 3 novembre 2016) : Bernard Cottret revient sur les relations entretenues par Luther et Calvin avec le judaïsme.

 

De l’antijudaïsme chrétien au philosémitisme réformé

par Bernard Cottret[1]

 

Capture d’écran 2016-11-09 à 10.52.34.pngLa rupture du XVIe siècle amène inéluctablement les contemporains à se pencher à nouveau sur deux lignes de faille dont ils repèrent les traces dans leur histoire : la séparation du Ier siècle entre juifs et chrétiens, le schisme de 1054 entre Églises d’Orient et d’Occident. Ces blessures se réveillent périodiquement encore aujourd’hui dans la mémoire du christianisme à la façon de vieilles cicatrices. Ainsi la redécouverte du grec et de l’hellénisme aux XVe-XVIe siècles, en prélude à la Renaissance, amorce des questions nouvelles sur l’enseignement du Christ et des apôtres, auxquelles les noms d’Érasme et de Thomas More demeurent associés. La valorisation de la langue grecque s’accompagne de la réévaluation de la chrétienté orthodoxe, de ses racines patristiques comme de ses héritages. Elle débouche aussi sur une dépréciation du latin comme langue sacrée.

 

Plus traumatisante encore a été la question de la langue et la culture hébraïques. L’antijudaïsme du XVIe siècle, que l’on distinguera soigneusement de l’antisémitisme contemporain et de sa théorie de la race, présente un double enjeu pour les chrétiens. L’antijudaïsme renaissant a également pour cible des créatures fantastiques et fantasmée, en particulier ce juif de l’intérieur, si l’on peut dire, le juif qui sommeille encore en chaque chrétien, et plus encore chez les moines, voire plus largement chez les catholiques, suspects de « judaïser ». L’expression est très ancienne et se trouve attestée dès l’épître aux Galates : « Si vous qui êtes juif, vivez à la manière des gentils, et non pas à celle des juifs, pourquoi contraignez-vous les gentils de judaïser? ». Cette vieille idée qu’il convient de déjudaïser le christianisme, de ne pas y importer les interdits alimentaires, les rituels de purification ou la circoncision, remplacée par le baptême comme principal rite de passage, refait surface, de façon inégale, dans les Réformes protestantes.

 

Le ton était donné : le judaïsme est pour ses détracteurs une religion des œuvres comparable en cela au catholicisme qu’ils rejettent dans les ténèbres de la Loi.

 

Capture d’écran 2016-11-09 à 10.56.24.pngLuther dans son couvent ne trouve pas l’apaisement de la chair ou de l’esprit, jusqu’au jour où il découvre, après s’être mortifié vainement, que l’on est sauvé non par ses œuvres mais par la seule foi. L’ancien moine tente de se concilier les fils d’Israël en les appelant à déjudaïser comme lui-même a pu le faire. Il publie en 1523 un manifeste en forme de défi : Que Jésus est né juif. Si Jésus était bien juif, Luther se sent un peu juif lui-même. Ou presque: « Nos bouffons, les papes, évêques, sophistes et moines, ces ânes bâtés, ont agi jusqu'ici de telle manière avec les juifs qu'un bon chrétien aurait bien pu souhaiter devenir juif. Et si j'avais été un juif et que j'aie vu de tels lourdauds et butors régir et enseigner la foi chrétienne, j'aurais préféré devenir une truie plutôt qu'un chrétien ». Et cet appel à la conversion : « Nous désirons également rendre service aux juifs en ramenant quelques-uns d'entre eux à leur véritable foi qui est celle de leurs pères ».

 

Luther, plus proche, Luther, humain, Luther, trop humain, parfois, Luther attachant et repoussant, il arrive que Luther, admirable par endroits, sombre dans l’antijudaïsme le plus sordide, le plus névrotique, en tout cas dans les dix années qui précèdent sa mort en 1546.

 

A la génération suivante, Calvin lui est un clair, un esprit ordonné et méthodique, presque cartésien avant l’heure. Certes le portrait favorable du juif accompagne souvent chez lui les rosseries envers les papistes. Mieux vaut un bon juif qu’un mauvais chrétien. Et les catholiques, pour Calvin, sont tous de très mauvais chrétiens.

 

Capture d’écran 2016-11-09 à 10.57.52.pngLecteur attentif des évangiles, il est frappé par le respect que Jésus-Christ a toujours manifesté pour la Torah. Le Christ de Calvin est un Réformateur de la religion juive, en aucun cas son abrogateur antinomien ou libertaire. Il n’y pas véritablement de judéophobie chez Calvin ni d’antijudaïsme. L’anticatholicisme en tient lieu ; Calvin exècre littéralement les cérémonies romaines qui demandent selon lui à l’ « homme fidèle » de sacrifier à l’idolâtrie. La rupture initiale entre judaïsme et christianisme a été supplantée par la nouvelle coupure entre papisme et réforme. Calvin confond dans une même réprobation le compromis et la compromission. Il s’agit traque impitoyablement les restes d’idolâtrie qui risquent de poursuivre toutes les formes de la piété. Rien de plus suspect, aux yeux de Calvin, que la dévotion. En particulier la dévotion eucharistique qu’exalte au même moment le concile de Trente.

 

Les chrétiens sont pour Calvin des enfants adoptifs « de la famille d'Abraham », « élevés au même degré d'honneur que les juifs ». Il convient de leur ôter cette « vaine fiance de penser qu'ils fussent plus excellents que les juifs, à cause du baptême ». Dès lors l’absurde fiction antijudaïque n’est plus pour nous qu’un moment intellectuellement dépassé de la conscience occidentale, un vestige archaïque, et néanmoins récurrent dans l’histoire humaine. Sans doute le philosémitisme appuyé des milieux protestants réformés trouve chez Calvin l’une de ses origines manifestes.

 

[1] Particpation à L'antijudaïsme à l'épreuve de la philosophie et de la théologie volume collectif sous la direction d’A. Guggenheim et D. Cohen-Levinas, Le Seuil, « Le Genre Humain N°56 », en librairie le 16 novembre 1996.

 

Les commentaires sont fermés.